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mardi 29 novembre 2016

Liberté, j'écorche ton nom...

Souvenez-vous, c'était il y a environ un an. A l'époque, une belle bande de trous de cul avaient décidé de faire des trous de balles dans les gens dans une salle de concert et des terrasses de café au nom de... de... de on ne sait pas trop quoi au juste, mais ça avait l'air vachement important pour eux, et complètement con pour la plupart des autres gens. En tout cas, à en croire les médias et la classe politique unanime : ils avaient tenté de s'en prendre à... notre Liberté!
Oui, la liberté est très... libérée.

Suite à cela, la population et la classe politique s'était rassemblée pour faire front national, autour de cette notion fondamentale : la liberté. Aaaah, la Liberté! "Liberté, j'écris ton nom" comme on le scanda alors, citant l'écrivain Paul Eluard qui rédigea ce poème en 1942... 42, bin tient, tu m'étonnes vu le contexte hein! La "Liberté", ils devaient pas trop s'étouffer avec à l'époque. Avec la choucroute non plus d'ailleurs, vu le rationnement!

Bon, "Liberté, j'écris ton nom", après "Charlie" et surtout après le "Bataclan" vous avez dû en être abreuvés copieusement : c'est pas compliqué, ce titre ornait les éditoriaux, parsemait les discours, était répété en boucle sur les radios...  Pour dire, à "Qui veut Gagner du Pognon" ça doit faire partie des questions du premier niveau de savoir que c'est l'ami Eluard et non Obiwan Kenobi qui l'a écrit. Par contre, je ne suis pas intimement persuadé que vous ayez lu (ou relu) ce texte en intégralité, sauf peut être si vous fréquentez encore les bancs de l'école/du collège/du lycée. Du coup, comme je suis sympa, je vous retranscris ci-dessous, prenez donc le temps de le relire en totalité sans vous arrêter au titre...

Liberté (Paul Eluard)

Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nom

Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nom

Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nom

Sur chaque bouffée d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nom

Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J’écris ton nom

Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J’écris ton nom

Sur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur mes maisons réunies
J’écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J’écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J’écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J’écris ton nom

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J’écris ton nom

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J’écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom

Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté.

Paul Eluard
Poésie et vérité 1942 (recueil clandestin)

Bon, je ne vais pas vous faire un cours sur ce poème, une rapide recherche sur Gogole™ vous en donnera la majeure partie des "clés de lecture" : l'anaphore "j'écris ton nom" façon "moi Président" qui résonne comme un refrain ou une incantation de ce qu'il appelle de ses vœux, le martèlement des allitérations en "p" et "t" qui rappelle inévitablement le bruit des bottes des soldats, tout comme les évocations discrètes de la guerre, etc... Bref, plus qu'un poème, c'est presque un chant Résistant (Eluard, communiste, était d'ailleurs lié aux maquisards), une prière destinée à ramener cette liberté perdue en raison de l'occupation allemande. Et puis les mots sont courts et simples : faciles à retenir. Un symbole idéal dont nos dirigeants se sont immédiatement emparés suites aux attentats qui ont ensanglanté la France ces dernières années. Et puis la Liberté est l'un des trois piliers de notre devise nationale. Il y avait bien aussi l'Egalité et la Fraternité, mais elles avaient déjà pris cher depuis pas mal de temps, il fallait bien  trouver un symbole rassembleur. La liberté c'était chouette : consensuel, universel et facile à représenter :

  • La Liberté guidant le peuple, le nichon au vent façon femen débraillée
    Piedmobile en avant les histoires qu'on raconte au peuple pour l'endormir!
  • la statue de la Liberté
    Liberté de devenir obèse!
  • Che Guevara...
    Viva el t-shirt de la revolución en solde !


Bref, la liberté, c'était un beau symbole. Et ce qui est pratique avec les symboles c'est qu'ils ne sont que cela : des symboles. Ce qui veut dire qu'on peut très bien s'en réclamer à corps et à cris, tout en leur chiant allègrement dessus dans la pratique (songez à ces grands et ardents défenseurs de la lib... pardon, la Liberté, que sont Vladimir Poutine, Erdogan, et consorts).

C'est un peu comme si vous comptez tous les politiciens se réclamant de De Gaulle (symbole de la France qui résiste et se bat, et patin-couffin), vous êtes pratiquement en mesure d'organiser un concours qui n'aura pas grand chose à envier aux conventions regroupant les sosies d'Elvis tant ces gens n'auront rien à voir avec le vieux Charles ou les idées qu'il portait.
"–Vive le Quebec liiiiibre!
–Mais non Marcel, t'es con ou quoi? C'est Elvis là...
–Ah merde... bon euh... ♫ Toute la musique que j'aimeuh♪ Elle vient de là elle vient du Blues...♫
–Purée, t'es lourd!"
Et là sur le symbole de la liberté ça ne loupe pas : tout le monde trouve que la liberté c'est super, c'est cool, et qu'il faut la défendre au péril de sa vie s'il le faut.

Prenons par exemple la liberté de culte. Tout le monde est parfaitement d'accord pour dire que les terroristes ne sont pas représentatifs de l'Islam, et que #padamalgame et qu'il ne faut pas stigmatiser. En toute logique donc, à Anderlecht en Belgique, une écolière a été sanctionnée, au nom de la défense de la liberté, pour avoir prononcé dans la cours de récréation la phrase hautement subversive "Allahu akhbar". Graine de terroriste va! Alors, oui bon ok, en arabe ça veut juste dire "Dieu est grand", mais bon hein, l'école est laïque (oui, en Belgique aussi, ils ont juste plus de frites à la cantoche, même s'ils mangent du porc). Liberté de culte, ok. mais bon, surtout si tu es blanc et chrétien hein... Le père de la fillette, sans doute une graine de terroriste lui aussi, aurait fait parait-il la réponse suivante :

Madame la Directrice. 
Etant donné le contexte et les derniers événements, je vais vous expliquer ce que signifie "Allah wakbar" chez NOUS , les musulmans pratiquants, les croyants qui craignent sincèrement Dieu dans leur cœur. 
Allah wakbar signifie " Dieu est grand ". Cela signifie l'immensité dont Il fait preuve par rapport à nous, petits êtres ne vivant que par Sa permission.  
"Allah wakbar " je le dis plus de 94 fois par jour dans mes prières
"Allah wakbar" je le dis lorsque j'invoque Dieu et que je Lui demande de protéger ma famille, ceux qui me sont chers, de guérir les malades du monde entier et de faire triompher la paix.
"Allah wakbar " je le dis lorsque je vois un événement merveilleux se produire devant mes yeux qui me rappelle à quel point nous sommes minuscules dans ce monde si grand.
"Allah wakbar " je le dis lorsque je perd un être cher et cela m'aide à me rappeler que nous retournerons tous à Lui peu importe notre couleur, condition sociale, ou religion.
"Allah wakbar" j'ai entendu un jour ma meilleure amie non musulmane me dire "je déteste cette phrase" et là j'ai compris.. j'ai compris qu'ils avaient réussi. Ces tueurs que je ne qualifierai jamais de musulmans ont réussi à faire détester l'une des plus belles phrases de notre religion. C'est la première que nous disons lorsque nous entrons en prière. Si nous ne la prononçons pas, notre prière n'est pas "validée" car c'est un de ses piliers.
"Allah wakbar" c'est une phrase que je ne me lasserais jamais de répéter et que je ne me lasserais jamais d'expliquer à ceux qui ne savent pas. A ceux qui comme vous, croient par leur esprit détourné par ces dramatiques événements, le contraire de ce qu'elle signifie.
" Allah wakbar " j'expliquerai bien sûr à ma fille la gravité de ces propos, vous avez tout à fait raison. J'expliquerai à ma fille que ces propos sont GRAVES dans le sens où ils pèsent lourds dans la balance de Dieu. Je lui rappelerai que c'est une magnifique parole et qu'elle ne doit jamais avoir honte de prononcer celle ci. 
 
Et pour finir, je lui expliquerai aussi que malheureusement beaucoup de gens ont peur de cette phrase à cause de ce que certains méchants ont fait en son nom.  
Elle perd peut être 5 points d'éducation sur son dossier scolaire mais j'espère que vous, vous gagnerez 5 points de connaissances par ces explications.  
Bien à vous
Si ça c'est pas de la graine de terrorisme tient! Faudrait p'têt quand même songer à restreindre un chouïa la liberté d'expression du coup...


Et puis histoire de bien rendre hommage à Paul Eluard, sympathisant de la Résistance française qui luttait pour la Liberté et donc contre le fichage général de la population, organisé par l'occupant allemand et le régime de Vichy, on va aussi créer un fichier central concernant l'ensemble des détenteurs de carte d'identité et/ou de passeport en France, c'est à dire 60 millions de français : le fichier TES (déjà surnommé fichier "monstre"). De toute façon, ça serait chafouin de suspecter Jean-Jacques Urvoas (et son pote Cazeneuve) de vouloir faire un truc chelou, eux qui se sont élevés vent debout contre un projet de fichage généralisé en 2012 sous Sarko 1er, avec entre autre arguments qu'aucun fichier informatique n'est impénétrable, et qu'on ne saurait croire que les garanties juridiques données soient infaillibles contre une mauvaise utilisation

Et histoire de bien rester dans le concept de "liberté", on va prendre la "liberté" de s'affranchir d'un débat parlementaire (probablement pour ne pas emmerder les pauvres députés avec ce sujet sans importance) en passant ça par décret la veille de la Toussaint, pendant un pont, et en urinant abondamment sur l'avis négatif de la CNIL.

Mais rassurez-vous :

  1. soyez donc rassurés, ce fichier sera parfaitement sécurisé et impénétrable, comme tous ses homologues dans d'autres pays : aucun risque de voir vos données semées à tout ventHum.
  2. il y a des garanties juridiques, ce fichier n'a qu'une vocation : permettre de garantir l'authenticité des titres sécurisés (carte d'identité et passeport). Il servira JAMAIS, JAMAIS, JAMAIS à l'identification ou au fichage des personnes. Enfin, tant qu'un nouveau décret du 24 ou 31 décembre, du 13 juillet, ou du 14 août n'en modifiera pas la lettre. Mais franchement, ça, ça serait vicelard.

Capture d'écran du site d'un certain Urvoas Jean-Jacques en 2012. Sûrement un vil opposant anarchiste sans scrupule.

Donc soyez tranquilles, ce fichier c'est pour votre sécu... votre liberté, votre liberté! Et pour ce faire, on va donc commencer par la supprimer parce que bon, hein, ça va bien deux minutes, mais va quand même falloir arrêter de nous chier dans les bottes, vous êtes gentils.
Merci de votre attention. Ah, au fait : vous n'avez plus la liberté d'écrire sur les murs, merci d'effacer ce texte.


Et puis, ne vous inquiétez pas, il nous reste encore et surtout la liberté de voter pour qui l'on veut...
On peut même dire que l'on peut voter pour n'importe qui faisant n'importe quoi. #remigaillard
Alors oui, bon, des esprits chagrins vont encore me dire :
  • ça se passe au USA
  • leur système de vote n'est pas au suffrage direct, et du coup, avec le système foireux des grands électeurs, il est possible d'être élu même en ayant moins de voix au total que son adversaire
  • d'façon il n'aura sans doute pas les moyens d'appliquer son programme
  • entre ce qu'il promettait en campagne et ce qu'il fera réellement... il y a un monde!
C'est pas faux. Et d'ailleurs le fait que l'élection de ce guignol soit saluée par les groupes extrémistes bandes de copains un peu déconneurs que sont le Ku Klux Klan et autres organisations néo-nazies, et que Trump ait déjà commencé à composer son gouvernement avec une belle brochette de faucons de droite dure, d'anti-IVG pro-life, et autres conspirationnistes misogynes, judéophobes et islamophobes, n'est certainement qu'un malentendu...
Ne fous inguiétez bas, za fa pien ze pazzer! Ach!

Ceci étant, peut être qu'effectivement il ne pourra pas appliquer son programme. Mais je ne sais pas vraiment s'il faut souhaiter ou craindre qu'il ne le puisse pas : si le système empêche qu'il puisse l'appliquer, cela veut dire qu'aucune réforme non autorisé par le système en place ne peut passer, qu'elle soit bonne ou mauvaise... Et n'oubliez pas que #idiocracy...

Alors oui, vous allez me dire "Non mais ça n'arrivera pas en France hein..." Certes. Probablement. Enfin, à ceci près que :
  • ce qui se passe au USA met environ 8-10 mois à arriver en France, comme par exemple les émissions débiles de télé-réalité
  • il ne faut pas sous-estimer la détestation des candidats "traditionnel" (nous diront issus du sérail politique classique) par le corps électoral. Un certain Nicolas vient d'en faire les frais, et un certain François le pourrait également très bientôt.
  • il ne faut pas négliger non plus le dégoût croissant du système en place et donc la sympathie pour un candidat "anti-système" (ne serait-ce que de façade hein... parce que le milliardaire Trump en défenseur des pauvres, c'est presque aussi hilarant que l'ex banquier de Rothschild et candidat du MEDEF Macron en défenseur de la classe laborieuse)
  • l'envie de retrouver un peu de fierté de son pays (même si ça n'est qu'une façade) et le raz le bol de l'empapaoutage permanent des gouvernements de droite comme de gauche peuvent conduire à un vote sanction.
Je vous inviterai d'ailleurs, si vous ne l'avez pas encore fait, à lire l'intéressante (mais glaçante) BD "La présidente"...
C'est curieux, j'ai beau regarder cette couverture, je ne trouve rien de marrant à dire dessus.
Mais rassurez-vous, ça peut tout à fait être François Fillon qui l'emporte... un vrai chantre de la liberté lui!
Tient, on va faire un peu de liberté à grand coup de 49.3!

C'est comme cette histoire de CETA... Comment ça, vous ne savez pas ce que c'est que le CETA? Mais siiii, souvenez-vous cette grosse arnaque ce traité de libre-échange entre le Canada et l'Europe, qui va permettre de faire revenir la croissance, le plein emploi, et ta femme qui s'est barré en moins de 48h mieux que La Redoute ou maître Dantonku...
Et pourtant, faut être doué pour faire mieux que maître Dantonku!
La grosse Commission Européenne, dont les membres sont démocratiquement élus par le peuple désignés par les dirigeant européens probablement au cours d'une partie de chifoumi, a raisonnablement pris la liberté de valider ce traité dont pas grand monde ne voulait, ce qui était totalement incompréhensible tant ce traité était symbole de Liberté!
Bon, Angela a gagné au chifoumi, le président de la commission Européenne sera donc...

C'est comme la liberté retrouvée pour nos amis cubains depuis la mort de Fidel Castro! Enfin ils vont pouvoir prétendre à des salaires décents, et à un mode de vie moderne! Décidément, c'est beau la liberté!
Ami cubain, je te conseille de tousser un coup : c'est un peu douloureux au début, mais on s'habitue à tout...

Ah, un instant, on me souffle à l'oreille (c'est d'ailleurs fort désagréable, merci de cesser derechef), que cet article comporte une coquille : il fallait bien lire "Libéralisme" et non "Liberté". Oui bof, enfin bon, Liberté, Libéralisme, c'est la même racine non? Le Libéralisme est un peu à la Liberté, ce que la Démocratie dans République Populaire Démocratique de Corée du Nord est aux valeurs démocratiques... et puis comme on dit hein : l'esclavagisme, c'est l'exploitation de l'homme par l'homme, tandis que le libéralisme, c'est le contraire. On ne va pas commencer à s'emmerder avec de la sémantique hein...  et puis, dans l'univers du Libéralisme, c'est pas comme si on était  prisonnier hein? Ha ha ha!
Tu la sens bien ta Liberté là?
C'est rien que du bonheur...

mardi 5 avril 2016

Les Gognoles de l'info

Aujourd'hui, nous allons aborder la délicate question des Gognoles de l'info. Vous allez me dire : "Gognoles? Tu veux dire Guignols non?"
Et bien non, je veux bien dire Gognols, comme dans ce vieux sketch de Pierre Palmade... rapport au vomi de gognole.

Car à chaque fait divers, comme par exemple, au hasard, un attentat, le déroulement des événements suit invariablement le même scénario durant lequel les médias ne peuvent s'empêcher de dégueuler littéralement de l'info. Enfin de l'info... un truc prédigéré quoi.
Sur France 3, c'est "Plus belle la vie", sur BFM, c'est "Poubelle l'info".

Prenons un exemple imaginaire : des intégristes fanatiques pastafariens radicalisés décident de commettre un attentat en faisant exploser une boite de conserve sauce bolognaise king size familiale de 10L en plein milieu d'une manif contre le mariage pour tous.
Le Monstre en Spaghettis Volant (dieu des pastafariens) remet au capitaine Moÿse les tables des « trucs que j'aimerais autant que vous fassiez pas ».
  1. La police débarque à peine pour arrêter/neutraliser les méchants ou compter les boulettes de viande sur Christine Boutin, que déjà, les journalistes arrivent par cars entiers et courent dans tous les sens en faisant du rien, un peu comme des volailles.
  2. Les envoyés spéciaux présents commencent à interroger les témoins qui n'ont rien vu, et racontent du n'importe quoi que les réseaux sociaux propagent et déforment instantanément.
  3. Les politiciens contactés par la rédactions font des déclarations tonitruantes et péremptoires sur ces radicaux qui préfèrent les spaghettis à la bonne vieille choucroute garnie , et évoquent déjà une loi contre le port du chapeau de pirate.
  4. Les gens se réunissent dans différents endroits pour rendre hommage aux victimes à base de pancartes "Je suis homophobe réac'"
    "Un papa, une maman, un curé, c'est mieux pour les enfants!"
  5. On pond une nouvelle loi sécuritaire encore plus meilleure que la précédente et qui va faire que la prochaine fois, les terroristes seront bien feintés, comme les allemands avec la ligne Maginot en 39 et... euh...
  6. On attend l'attentat suivant

Mais revenons sur la la phase 1 voulez-vous? Donc, à peine le drame joué, les médias sont pris d'une sorte de frénésie incontrôlable. Les rédac' chefs ouvrent les portes des caves où leurs envoyés spéciaux sont habituellement enfermés (s'ils manquent de sang, ils peuvent devenir dangereux : se mettre à enquêter sérieusement sur les malversations des politiques, voire développer un esprit critique, des fois, en cas de sevrage trop long, il leur arrive même de lever un vrai scandale...).

A peine libérés, délivrés ♫♪ ces derniers flairent l'odeur du sang (ou de la bolognaise, ça ressemble) et tels des charognards s'approchent alors du lieu du drame autant que possible. Les rédactions des journaux lancent alors les directs, et se mettent à tourner en boucle sur les mêmes rumeurs infos et images montrant du rien.
Jawad, le logeur des terroristes pastafariens.

C'est inévitable. Et ça marche : les gens regardent, comme hypnotisés. Vous-même, vous avez d'ailleurs sûrement déjà cédé à la pulsion de zapper sur une chaîne d'info continue ou une radio d'information pour en savoir plus. Et du coup, vous avez probablement remarqué que ça suit toujours le même déroulement.


1. Je ne sais rien, mais je dirais tout
On a beau se méfier...
Le drame vient de se produire : à ce stade on ne sait rien, mais on vous dira tout, de préférence en duplex avec l'envoyé spécial sur les lieux. Enfin, sur les lieux, façon de parler puisque la zone est forcément verrouillée par les forces de l'ordre et les secours, donc en fait, l'envoyé spécial est juste dans le  quartier, voire même juste dans la ville, ou carrément juste le pays si c'est à l'autre bout du monde. Cet envoyé spécial n'ayant pas plus d'info, il se contentera d'interviewer des passants qui n'en savent pas plus mais trouvent que c'est horrible. A défaut, il peut aussi répéter le communiqué officiel déjà décortiqué par les journalistes qui sont en studio, histoire de justifier son salaire.

2. Il est temps de faire appel aux zexperts
"–Bon sang... un attentat bolognaise... j'ai l'impression d'assister au dernier repas de mes enfants!"
Quelques heures se sont déjà écoulées : on a un premier bilan et un communiqué officiel plus étoffé, les infos se sont précisées et ont déjà été répétées partout. En boucle. Mais comme on est encore en édition spéciale, info continue, il faut bien meubler : c'est là qu'interviennent les zexperts. Invités sur le plateau, ils sont là pour répondre aux questions qui nous taraudent (je vais y revenir à ces fameuses questions...). Bon, soyons honnête, le zexpert, c'est souvent un mec qui a seulement pondu un vague bouquin sur la question ("La sauce bolognaise, ma recette familiale"), ou le pote journaliste du bureau d'à côté dont le beau-frère est flic à Villetaneuse et qu'on a donc bombardé responsable du service police-justice à la rédac' parce qu'il fallait bien que quelqu'un s'y colle. Et là, forcément, le journaliste va balancer toutes les questions qui lui viennent. Surtout Même les plus connes. Du coup, le zexpert en question va pouvoir se lâcher copieusement en balançant tout ce qui lui passe par la tête et qui lui semble pas trop con à dire (on notera cependant que d'un individu à l'autre, cette notion peut prendre un sens très différent).

Quelques exemples (authentiques) de questions que les journalistes ont posé aux zexperts après les attentats de Paris et Bruxelles (comme je ne me souviens plus des réponses, je me suis improvisé zexpert pour répondre) :

►Question Du Journaliste : Cet attentat était-il prévisible?
◄Réponse Du Zexpert : Oui, il était sur le programme de la tournée "Âge bête et tête de con"... mais bon, des fois il y a des dates annulées ou reportées. A ton avis ducon? Tu crois que les flics auraient laissé faire s'ils avaient reçu une invit'?

QDJ : A ce stade, sait-on quel est le profil des terroristes?
RDZ : Rhaaa, c'est pas facile comme question... j'hésite entre "riche retraité désœuvré" et "p'tit con radicalisé en mal de reconnaissance"...

QDJ : On parle parfois d' "entreprise terroriste"... DAESH le pastafarisme fonctionne vraiment comme une entreprise?
RDZ : Bien sur. Leur modèle, c'est la COGEP à Charleville Mézière. Surtout depuis que Jacqueline, aux expéditions, s'est tapé Jean-Claude de la compta à la soirée Cohésion d'équipe organisée par le nouveau manager Philippe, et que du coup, son mari, Vincent du Marketing l'a lapidée à coups de figue molle.
DAESH, COGEP, même combat.
QDJ : A votre avis, il faut s'attendre à de nouveaux attentats dans un avenir proche?
RDZ : Attendez, j'interroge ma boule de cristal... ah merde, erreur 404. Vous auriez du marc de café?

QDJ : Quelles mesures faudrait-il prendre pour empêcher ces terroristes d'agir?
RDZ : Ah ça, c'est fastoche, il suffirait d'une mesure très simple. Primo : obliger les gens à se ballader à poil, ou à la rigueur avec des vêtements totalement transparents. Du coup, impossible de planquer une arme ou une ceinture d'explosif. Et si on double cette mesure simple d'une autre mesure simple, on peut même faire un triplé gagnant en relançant l'économie et en réduisant notre bilan carbone en même temps. Pour cela, il suffit de faire passer une loi qui oblige les FAI à corriger automatiquement certains mots vulgaires et explicites directement dans les pages lues et les mails reçus. Ainsi, suite à la loi "Tous à poil pour votre sécurité" on peut s'attendre à une vague de mails concernant l'élargissement des **péniches**, ce qui relancera le commerce de la péniche, le développement et l'entretien des voies navigables (création d'emploi dans ce secteur) et encouragera le trafic fluvial, plus écologique. Tout bénéf' !

On le voit, il y a du niveau.


3. On fait appel aux champions
Des champions je vous dis...
On en est déjà à plus de 24h : on commence à avoir un peu de recul, et on a déjà entendu tous les zexperts. Plusieurs fois. Du coup pour varier on commence à inviter les politiciens de tout bord pour qu'ils puissent générer du contenu, du buzz comme on dit. Ça c'est plutôt facile, vu qu'ils partent vite en roue libre. On privilégie certains champions, dont on est à peu près sûr qu'ils sortiront la p'tite phrase qui cassera internet, comme par exemple la poissonnière de Rungis Nadine Morano, Chris de Nice Christian Estrosi ou maître Connard Collard.


4. Dans le doute, invite un people
Ça peut même faire doublon avec zexpert en obus...
Plusieurs jours ont passé : on a fait le tour de tous les politiciens disponibles, même Arlette Laguiller (qui a été invoquée brièvement grâce à un rituel indicible et non euclidien impliquant le sacrifice de 5 membres du MEDEF). En plus ça commence à se voir qu'on raconte n'importe quoi : les gens commencent à zapper. Il est temps d'inviter des peoples sur le plateau (venus faire leur promo habituelle), on en profite pour les questionner sur le drame, des fois qu'il en sorte un trait de génie ou une bonne grosse connerie qui fasse le zapping. Autre intérêt : si le drame s'est produit à l'étranger on va pouvoir inviter un people de la nationalité concernée. Par exemple, après les attentats de Bruxelles, on a vu en boucle Philippe Geluck, François Damiens, Axelle Red et quelques autres. Je pense qu'ils étaient à deux doigts de sortir Plastic Bertrand de la naphtaline... voire Brel du cercueil.


5. La fête se termine, tout le monde est fin cuit, c'est l'heure de la partouze du medley
C'est marrant, je pourrais prononcer cette phrase plusieurs fois par jour...

Plus personne ne s'intéresse à ce fait divers, le suivant prend déjà la place. Il est temps de faire un bilan en confrontant les points de vue : on va donc finalement réunir sur un même plateau télé des zexperts en expertise sur la question, des politiciens en roue libre et des peoples en promo histoire d'en finir dans un joyeux bordel qui fera une bonne audience. En pratique on vient d'atteindre le degré zéro du journalisme et de l'information tant tout ce petit monde va s'escrimer à raconter du n'importe quoi de compétition, et s'improviser porte-parole des victimes. Les victimes mortes j'entends, pas celles qui peuvent contester.

Bin moi je sais pas trop pour vous, mais perso je trouve que journaliste, ça m'envoyait plus du rêve quand j'étais gnome...

mercredi 30 décembre 2015

Le choix des mots, l'époque des photos


La semaine dernière, j'étais en vacances.
Oui, enfin ça c'est la théorie...
Et quand je suis en vacances, je me retrouve un peu coupé du monde car :
  1. j'ai pas la télé
  2. je capte pas la radio
  3. je ne lis pas la presse écrite
  4. j'ai pas de smartphone j'ai un smartphone mais pas de forfait data
  5. c'était la semaine de Nowël = plein de trucs à préparer
  6. j'ai deux gnomes en pleine possession de leurs moyens, avides d'apprendre des trucs et de dépenser leur énergie, ce qui signifie qu'il ne faut pas compter avoir du temps pour glandouiller sur les internets en zieutant les infos
Du coup, quand je reviens de vacances et que je tombe sur "ça"...
Nul doute que les terroristes doivent avoir bien les chocottes là...

... et sur ça...
"–La France aux fran... euh... aux Corses, aux Corses!!!"
 ... et bin ça me laisse une drôle d'impression vois-tu...
Mais... mordel de berde! Tu pars DEUX minutes, et c'est déjà le dawa? Pire que des gosses!


Bon. Il y a déjà quelques temps de cela, un peu par hasard, j'avais entendu parlé d'un bouquin écrit par Alain Bentolila : "Comment sommes-nous devenus si cons?". Tu t'en doutes ami lecteur (oui, j'ai décidé de te tutoyer aujourd'hui, je trouve que c'est plus sympa... et puis on commence à devenir intime non?), rien qu'à la lecture du titre, j'avais déjà  autant d'étoiles dans les yeux qu'un hamster épileptique sous LSD en train d'écouter Lana Del Rey.
La réponse à cette question simple donne une vague idée de l'infini...
Autant le dire franchement, je frétillais également d'aise à l'idée de t'en extraire la substantifique moelle dans l'un de mes billets. Et quand je l'ai eu entre les mains, je commençais à baver et à convulser légèrement. Sauf que finalement, à sa lecture : bof. Ok, un peu quand même puisque je l'évoque ici même, mais surtout parce que le titre est parlant en fait.

Bon, objectivement le livre n'est pas mauvais hein, il est même assez intéressant. Mais pas transcendant non plus. Sur le principe, rien à dire, l'analyse est implacable : la maîtrise de la langue part en cacahuète, ce qui tend à rendre la communication entre les individus de plus en plus basique. Et donc à rendre ces mêmes individus de plus en plus cons.

Alors bon, oui : c'est vrai qu'une langue c'est quelque chose de dynamique, qui évolue perpétuellement. Il suffit de se fader un bouquin en vieux français, genre Chrétien de Troyes (je n'ai pas dit Lanfeust de Troyes) pour se rendre compte que quelques siècles suffisent pour qu'on ne bite plus un traitre mot à la jactance de l'époque. Mais bon, sur quelques siècles, ça peut encore se concevoir, et ça ne met pas en péril la nation. En revanche, quand le problème de communication se pose sur une intervalle de disons 60 ans (l'écart d'âge typique entre un d'jeuns dont le nez laisse échapper des vapeurs de oinj plantes qui font rigoler, et un sénateur dont le rectum laisse échapper des vapeurs de fosse sceptique de décomposition avancée de vieux), c'est plus ennuyeux.

Notez que dans ce bouquin que les différents médias (internet, télé, radio, presse écrite) et les journalistes se prennent quelques balles perdues au passage en prennent aussi pour leur grade, ce qui est plutôt justifié convenons-en. Le problème c'est que ce brave Alain a manifestement quelques comptes à régler avec le ministère de l’Éducation Nationale et ses grand-messes pédagogico-médiatiques servant plus à redorer l'image d'un ministre (en l’occurrence Segolène dans le bouquin) qu'à faire avancer le schmilblick. Si je ne saurais lui donner tort, je trouve néanmoins que ça enlève de la profondeur à ce livre, en transformant certains (longs) passages en vulgaire bataille de crottes de nez.

Bref, un livre qui souffre de longueurs. En plus dedans il n'y a ni vampires ni beau gosse ténébreux pratiquant le BDSM. C'est nul. Il n'y a pas non plus l'humour décapant de Ginie (Femme Sweet Femme) qui a déjà commis son premier roman avant d'attaquer le suivant. Autant dire qu'il ne justifie pas une chronique à lui tout seul.

Pour autant,  l'auteur est linguiste et il sait de quoi il parle. Alors quand il explique que le langage est un code, un référentiel commun  dont les règles (grammaticales, syntaxiques, etc...) sont destinées à permettre une compréhension mutuelle sans équivoque, ça m'interpelle au niveau du vécu tu vois... Surtout en cette période faste, riche de mots grandiloquents tels que "liberté d'expression", "union nationale", "laïcité", "jihadisme", "déchéance de la nationalité"... Alors je me dis qu'effectivement, nous sommes en train de devenir très très cons, et qu'il serait grand temps que les Mots, surtout ceux qu'emploient les gens qui nous dirigent ou ceux qui passent leur temps à montrer leur mouille à la télé, servent à autre chose qu'à exciter le cerveau limbique (mais si, vous savez, l'homme préhistorique un peu basique qui sommeille en chacun de nous) du citoyen lambda. Je veux dire : ça serait peut être sympa qu'on réapprenne à communiquer. Pas dans le sens "voyez avec mon conseiller en communication svp" ni dans le sens "expliquer de quoi vous avez besoin, je vous expliquerai comment vous en passer", mais plus dans le sens "tient, et si on échangeait des informations intelligemment avec des mots?".


Surtout que les mots véhiculent quand même des idées. Et que parfois, ces idées et bin elles puent un peu. Heureusement, puisque nos politiciens ne mesurent plus le poids des mots, il reste encore les photos...

Ok. Donc là je vais peut être éteindre internet et retourner m'occuper de mes gnomes en fait.

Et merde.

Bon bah... bonne année 2016 quand même hein...

vendredi 23 janvier 2015

Les pressions de la liberté

Vous ne serez sans doute pas passé à côté du fait que ces dernières semaines, nous avons été amenés collectivement à nous poser (ou nous reposer) un certain nombre de questions morales, voire philosophiques.
"–Tire sur mon doigt pour voir?"
 Je veux parler de questions particulièrement profondes du type :
  • Peut-on rire de tout? Et si oui, avec tout le monde?
  • La liberté des uns s'arrête-t-elle là où commence celle des autres?
  • L'expression de la liberté peut-elle outrepasser la liberté d'expression ? Et vice-versa? (elle de moi celle-là)
  • Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité mérite-t-il l'une ou l'autre? Finira-t-il par n'avoir aucune des deux?
  • Si je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, dois-je me battre pour que vous ayez le droit de le dire?
  • La première des libertés est-elle la liberté de tout dire?
  • L'impertinence satyrique est-elle soluble dans le politiquement correct?
  • Quand est-ce qu'on mange?
  • Si quand je regarde une caricature du prophète je pense à un zob est-ce que je suis Charlie?
  • Est-ce que sucer c'est vraiment tromper?
  • Vous êtes Odile Deray?
    Oui, je sais, se moquer du pape c'est blasphémer. C'est mal. Mea culpa.
  • Les pigeons sont-ils d'anciens électeurs déçus de François Hollande?

Attention, la liberté d'expression est dangereuse pour la santé

Et le rire tue. La preuve, on peut mourir de rire. Attendez... non, je confonds avec les kalach'
Il faut bien dire que la liberté d'expression c'est quand même un truc vaguement dangereux quand on la confie à des irresponsables ou des inconscients. Un peu comme une fiole de nitroglycérine entre les mains d'un parkinsonien qui a le hoquet quoi. Enfin je schématise, mais manifestement c'est grosso modo l'idée qui ressort de ce sondage IFOP à chaud (bon disons à tiède) sur la liberté d'expression : 42% des gens interrogés estimant qu'il faut éviter de publier des caricatures de Mahomet, et environ 50% des gens interrogés étant plutôt favorable à une limitation de la liberté d'expression sur internet et les réseaux sociaux (la presse papier on n'en parle pas par contre).

A priori si je comprends bien ce sondage, ça doit vouloir dire qu'un gif animé avec la caricature d'un barbu légendaire adulé par des millions de fidèles et des chatons tout kawaïs sur un blog à la diffusion confidentielle c'est mal. En revanche Eric Zemmour dégoulinant de xénophobie dans la presse papier, diffusée à des milliers d'exemplaires, c'est bon, ça va.
Oui, je sais... j'ai hésité à mettre plutôt cette image, mais je n'ai pas osé. Je me suis autocensuré, je suis lâche, pardon. Mais faut me comprendre : j'ai une femme avec de magnifiques jambes à la fourrure toute douce, deux gnomes, trois chats, deux chiens et un hérisson...
En gros, certains semblent penser que ce qui est arrivé à la rédaction de Charlie, c'est bien triste, mais que bon, ils l'avaient un peu cherché... Je ne vais pas m'étendre sur ce point précis, je l'ai déjà fait ici, et Rock'n Lolita l'a exprimé encore mieux qui moi ici. Je résumerai juste en disant que c'est un peu gonflé de faire porter la responsabilité d'un crime à la victime plutôt qu'au criminel.

En fait, je pense que ce sondage reflète surtout une forme de paresse intellectuelle (communément désignée sous le terme scientifique de "connerie"). Oui, parce que bon : ok descendre à presque 4 millions dans la rue pour dire #jesuischarlie et défendre la liberté d'expression c'est bien sympa, mais bon là ça va être l'heure de "Plus belle la vie" et après y a le tirage du Kéno alors la liberté d'expression bon hein... Ou pour résumer simplement : #jesuischarliemaispasmaintenantjaipiscine

Et puis la liberté d'expression c'est compliqué en fait. Bon, se moquer voire choquer des gens dont on se contrefiche, ou qu'on n'aime pas comme par exemple les arabes, les juifs, les homo, les blondes, les curés : passe encore. Et déjà, bon, c'est risqué on l'a vu. Mais subir un discours qui nous choque nous, là, ça va quand même un peu trop loin Maurice... Du coup on ne peut pas laisser faire : la liberté d'expression oui! Mais que pour ceux qui sont globalement d'accord avec nous. Non mais.

T'as le droit, mais c'est interdit...

Bon, si vous me suivez depuis longtemps, vous connaissez déjà mon amour immodéré pour la bienpensance républicaine, mais aussi pour la censure et les interdits. Du coup, vous vous doutez un peu que je suis plutôt favorable à une liberté d'expression non restrictive, même si le prix à payer est d'entendre s'exprimer des mecs qui sont juste des raclures de fond de bidet. Alors bon, je vous vois venir bande de petits fripons, vous allez me sortir des trucs du genre :

–Le droit à la satyre ok, mais par exemple on ne peut pas laisser passer de soi-disant traits d'humour qui font l'apologie du terrorisme!

–Il y a quand même des choses qu'on ne peut pas dire, même sous couvert de liberté d'expression : l'appel au meurtre, le soutien au terrorisme, la discrimination, l'insulte...

–L'humour oui, les discours de haine sous couvert d'humour même pas drôle non!

–Et comme ça tous les conspirationnistes fondus de petits hommes verts, de chinois du FBI de la NSA et autres pseudo-complots américano-socialo-sionistes vont s'en donner à cœur joie!

Ok. Mais qui va décider ce qui relève de l'humour, voir de l'humour drôle, et ce qui n'en relève pas? Qui va définir la limite entre absence d'empathie pour les victimes (la compassion ne peut être contrainte après tout) et soutien aux terroristes? Qui va déterminer la différence entre provocation imbécile (et irresponsable) et menace définie et sérieuse? Qui aura le droit de décider de ce qui relève du révisionnisme/complotisme plutôt que du questionnement légitime? Le gros souci lorsqu'on limite la liberté d'expression, même avec de bonnes intentions du reste, c'est qu'il est délicat de la définir cette limite justement, d'autant qu'on ne pourra jamais contenter tout le monde.
"Veuillez profiter de ce dessin culturellement, ethniquement, religieusement et politiquement correct de façon responsable. Merci."
–Mais crénom [je vous trouve un poil familier quand même, va falloir se calmer un peu] tu ne peux nier que certains abusent de cette liberté d'expression! Est-ce que tu laisses tes enfants balancer des gros mots ou des insultes sans rien dire par exemple?

Bien sur que non : je leur explique que ça ne se fait pas, et je punis, ou je leur dis qu'ils le seront s'ils recommencent. C'est ma prérogative en tant qu'autorité parentale.


–A ce moment là, pour ceux qui abusent de la liberté d'expression, c'est la même chose :  la justice doit intervenir!

Ah bin tiens, bonne idée, faisons ça. Oh mais vous savez quoi? C'est déjà le cas : la loi protège la liberté d'expression, mais elle permet d'en condamner les abus. Par exemple l'insulte publique, la diffamation ou l'appel au meurtre sont réprimés par la loi sur délibération d'un tribunal. Mais toujours à posteriori par contre, car Tom Cruise étant un peu débordé, il n'a pas le temps de se coltiner tous les affreux avant qu'ils ne commettent leur forfait. Too bad.
"–Je vois... je vois... je vois Jean-Marine balancer un gros touïte® qui tâche, bien polémique dans pas longtemps."
Un individu est donc libre de lancer une menace de mort à autrui, mais s'il le fait, il est puni. Logique. Et jusque là, ça ne me pose aucun problème.

Faites ce que je dis, mais pas ce que je fais

On pourrait penser que ces lois étaient suffisantes puisque couvrant l'ensemble des situations d'abus possibles, mais le législateur a également introduit le délit  d'apologie (terme fourre-tout suffisamment flou pour permettre moult interprétations)  du terrorisme dans le but de durcir les condamnations liées aux appels au meurtre dans ce contexte particulier. Et cette loi a été encore récemment durcie par le législateur, spécialement si cette apologie est réalisée sur internet ou les réseaux sociaux. Ainsi ce délit, s'il est constaté par la justice, est passible de cinq ans d'emprisonnement et de 75 000 euros d'amende(7 ans et 100 000 euros s'il est commis ou relayé sur Internet).

C'est bien pratique puisque ça permet de coller au gnouf pour un long moment tous les pénibles qui viennent baver sur les rouleaux de la République :
On fera le tri plus tard. Ou pas.
Donc, outre une forte amende, ces vils malandrins risquent maintenant de la prison ferme histoire de leur apprendre... euh... de leur apprendre quoi d'ailleurs? Ah oui : à respecter la liberté d'expr... euh... à respecter celle des aut... enfin à ne pas exprimer leur opinion balancer des conneries comme ça pif pouf. C'est une mesure pédagogique! C'est ça, pédagogique, pour les ramener dans le droit chemin de la pensée consensuelle, et les empêcher de se radicaliser ou de passer à l'acte.

Enfin en théorie, parce que je ne sais pas pour vous, mais je serais à leur place, j'aurais un peu la haine. Prenons l'exemple du jeune un peu rebelle qui veut crâner devant ses potes style ni dieu ni maître tac-tac-t'as vu! Histoire de faire causer de lui pour émoustiller la Géraldine, il balance un gros touïte® un peu nauséabond et bien provocateur. Oui, le jeune, il est comme ça : il dit des trucs cons sans forcément réfléchir, il écoute du Justin Bieber, et il fume parfois des pet'. C'est bête, je sais, mais il faut bien que jeunesse se passe. Sauf que là, ni une ni deux, on le coffre et on lui colle une apologie du terrorisme sur la margoulette.

Et c'est là qu'apparaît le problème de la proportionnalité de la peine. Parce que dans le cas présent, ça proportionne pas terrible je trouve. Imaginons que votre enfant a balancé un "grosse patate pourrie" au voisin comme ça pour faire son intéressant.Pour le punir vous allez l'enfermer à la cave pendant deux semaines avec les voyous du quartier? Vous croyez que ça donnerait de bons résultats?

Là c'est pareil, à mon avis, le fait de coller le jeune au cachot et au ramassage de savonnette dans les douches communes juste pour avoir balancé une connerie qu'il ne pensait pas vraiment, ça va pas forcément  l'empêcher de se radicaliser (à défaut de se ridiculiser puisque ça c'est déjà fait), surtout vu le voisinage à Fleury-Mérogis. Mais par contre ça risque de lui donner quelques envies de revanche vis-à-vis de ce législateur si susceptible. Des trucs à base de plan incliné, de bâtons, et de joli costume en latex par exemple. Idem pour le mec qui balance une insulte à un flic sous l'effet de l'alcool.
Costume de saucisse en latex, j'entends...
Alors bon, je sais, vous allez me dire que les tribunaux sont justement là pour proportionner les peines, et que les condamnations seront sans doute légères ou inexistantes dans de nombreux cas. Sauf que le durcissement de la loi a conduit à juger ces faits en comparution immédiate : donc examen rapide voire superficiel de l'affaire, et droits de la défense assez succincts. Du coup pour l'instant, c'est pas franchement l'impression qui en ressort. Alors en terme de pédagogie, c'est un peu foiré : on a l'impression que sur la liberté d'expression, en France, c'est un peu faites ce que je dis, mais pas ce que je fais.

Les lois mémorielles : la liberté à ses limites

Toujours dans le domaine de la pénalisation des abus liés à la liberté d'expression, il y a les fameuses lois mémorielles qui interdisent de remettre en question certains faits historiques établis (la Shoah, ou le génocide Arménien depuis peu). Je ne conteste évidemment pas les faits historiques en questions, et objectivement il faut être passablement con ou de mauvaise foi pour le faire. Mais si ces lois partent à l'évidence d'un bon sentiment, et d'un objectif louable de lutte contre la connerie en barre, elles se révèlent au final aussi utiles et pédagogiques (encore) que la technique éprouvée consistant à dire très fort "♪ LA LA LA! JE N'ENTENDS RIEN DE CE QUE TU DIS! ♫" en se bouchant les oreilles lorsque quelqu'un vous raconte un truc qui vous déplait :
  1. d'une ça n'empêche pas la personne qui balance ces théories de les penser
  2. de deux ça n'empêche visiblement pas leur diffusion (elle se fait juste par des canaux plus confidentiels)
  3. de trois ça permet à la personne de se poser en victime (de la censure, d'un complot, de l'incompréhension, etc...), et donc d'attirer la sympathie éventuelle, pour lui et ses thèses, de tous ceux qui se méfient de l'autorité pour X raison
  4. et de quatre ça évite à tout contradicteur éventuel (et je ne doute pas qu'il y en ait) de venir ridiculiser l'inconvenant en lui enfonçant bien le nez dans son caca verbal à l'aide de jolis arguments bien étayés, puisqu'on peut juste se contenter de censurer le contrevenant et de rabâcher le discours officiel consensuel comme quoi c'est pas bien de nier les faits, ce qui ne manquera pas de convaincre les opposants n'est-ce pas?
♪ LA LA LA! J'ENTENDS RIEN! ♫
En général, il me semble que pour lutter contre le feu on utilise de l'eau, et pas des bâtons pour cogner sur les flammes. De la même façon, j'aurais tendance à penser que l'intelligence et l'éducation peuvent lutter contre la connerie beaucoup plus efficacement que la prison. Mais bon, ça n'est qu'une idée comme ça hein...

Notons d'ailleurs que ces fameuses lois ont fait (et font encore) couler pas mal d'encre, et que même certains intellectuels qui condamnent farouchement les thèses négationnistes y sont opposés par principe. Elles ne se sont du reste jamais distinguées par une efficacité remarquable, si ce n'est de mettre en lumière les contrevenants et leurs thèses justement. Pas de bol.

Mais jusqu'où s'arrêteront-ils?

On pourrait se dire qu'il y a déjà du lourd, mais manifestement, pour certains ça ne suffit pas. Et l'UMP par exemple, propose donc de sanctionner les élèves n'ayant pas respecté la minute de silence en hommage aux victimes des attentats. Hors cadre scolaire, des sanctions sont d'ailleurs déjà tombées. Excellente idée : puisque notre pays défend et revendique la liberté d'expression, imposons donc l'expression d'une compassion nationale rendue obligatoire, quitte à ce qu'elle soit factice (et nos politiciens en savent quelque chose n'est-ce pas?). A défaut de savoir rassembler sur les principes qui sont derrière, imposons l’œcuménisme républicain autours de certains symboles, icônes dérisoires et parfois vides de sens pour certains, comme l'hymne national ou la devise du pays. Les valeurs sont foutues : mais sauvons les apparences.

Dans le camp d'en face, il est envisagé de créer (ou plutôt de réactiver) une peine d'indignité nationale. Rien moins. Avec déchéance des droits civiques et patin couffin. Mais c'est vraiment pour les trucs graves, le mec ou la nana qui nous colle la honte, le facepalm de la nation tu vois...
"–Oh le con!"
Bref, à l'instant où l'on s'apprête à faire disparaître totalement le délit de blasphème (religieux) de notre beau pays,  on songe donc à en créer le pendant laïque et républicain. Bien joué, on n'est plus à un paradoxe près.

Et pourtant, le rassemblement historique et plus ou moins spontané du 11 janvier nous montre bien que ces jolis hochets républicains sont superflus, que la population est capable se mobiliser massivement pour peu qu'elle s'approprie des valeurs auxquelles elle croit, et non de simples symboles. J'ajouterai que ce paradoxe serait hilarant s'il n'était tragique, puisque Charlie Hebdo s'est justement donné depuis belle lurette pour mission de justement dynamiter les symboles, aussi bien religieux que républicains.

La liberté d'expression est univers... oh et puis zut!

Bref, c'est tellement compliqué la liberté d'expression totale, que finalement ça reste quand même un truc assez marginal comme le souligne Slate.
L'Antarctique ne figure pas sur la carte. Too bad pour les manchots opprimés par le régime totalitaire des ours blancs..
Carte à mettre en parallèle avec celle de l'IDH (combinant revenu par habitant, espérance de vie, et alphabétisation). Juste comme ça pour rigoler. Voilà voilà...
Décidément, les manchots sont tricards...

Voilà voilà. Et sinon, il y a des gens qui ont tellement bien compris l'esprit #jesuischarlie qu'ils ont décidé de meuler la face du vil buraliste crypto-jihadiste qui tentait de carotter la dernière édition de Charlie Hebdo. D'autres gens ont décidé promouvoir la liberté d'expression en lui donnant de la valeur à cette dernière édition... Esprit Charlie je vous dit!!! Ils sont bien les gens...
Non, vraiment. Il faut arrêter.
Comme j'ai commencé cette note par quelques belles citations, je terminerai donc sur cette autre belle citation, de Douglas Adams :

"Ça me flanque la migraine rien qu'à m'abaisser à essayer de penser à votre niveau."